La grève SNCF désastreuse pour les céréaliers, très gros clients du fret

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Ports ou silos, à l’arrivée comme au départ, plus un wagon de céréales n’arrive à destination, ou alors au compte goutte : la grève des cheminots pèse lourd sur les usagers du fret (voir notre article) et en particulier sur les professionnels de l’agroalimentaire, qui tirent la sonnette d’alarme : après un mois de grève, les dépenses imprévues liées aux surcoûts de transport deviennent ingérables : « Plus de 10 euros supplémentaires par tonne en moyenne », explique l’AGPB (Association Générale des Producteurs de Blé).  « Notre seul plan B c’est le transport par la route, et il n’y a pas assez de camions et surtout de chauffeurs disponibles, ou alors les transporteurs doivent embaucher en intérim et louer du matériel roulant, ce qui nous est évidemment répercuté sur la facture. En France, un céréalier sur deux, quasiment, n’arrive pas à se payer correctement. Et avec la crise économique de 2008, cela fait bientôt dix ans que la situation est très compliquée. Les cheminots ne se rendent pas compte, mais avec leur mouvement social ils sont en train d’achever la filière ».

Du côté des transporteurs routiers, c’est la surchauffe : « même si nous avons augmenté nos tarifs, la difficulté c’est de trouver des chauffeurs », explique un conducteur de chez Cousseau, transporteur du Maine et Loire spécialisé dans le vrac céréalier. « Avec la demande qui explose, trouver du personnel par les temps qui courent devient difficile, pour embaucher un collègue ma direction a mis deux mois ».

 

Tout au long de la chaîne, diverses entreprises du secteur sont aujourd’hui impactées, plus de 30 jours après le début de la crise : les coopératives, les négociants, les exportateurs,  les centres de stockage logistique, sans compter les boulangers qui vont finir par eux aussi être victimes de la pénurie, même s’ils sont tout en bout de liste des secteurs impactés. Dans une lettre ouverte envoyée à l’Agence France Presse, le groupe céréalier français Soufflet indique : « Depuis le début du mois d’avril, nous n’avons pu réaliser que 2 trains sur 5. Nous ne pouvons pas compenser les trains annulés par un transport fluvial en péniche ou en camions, en raison des profonds dysfonctionnements des écluses sur l’axe seine-amont et de la saturation du transport routier. Les coûts de location de wagons non transportés, les surcoûts de stockage, les pénalités de retard de livraison affectent financièrement la filière céréalière. Dans ce contexte, cette grève est catastrophique et menace la capacité à valoriser les céréales françaises dans les prochains mois ».

 

« Avec la grève, 70% des trains prévus chez nous ne circulent pas », explique Jean-François Loiseau, président d’Intercéréales, dans la Bausse, le plus important bassin céréalier de France. « Chaque jour il faut livrer les meuneries, mais aussi expédier vers Rouen ou Le Havre, des milliers de tonnes de blé, d’orge, de maïs destinés à l’exportation. Nous devons nous reporter sur la route mais pour chaque train, il faut trouver 40 camions. Pour organiser un chantier logistique de transport de céréales en train, il y a une planification qui se fait entre 6 et 12 mois auparavant, il faut énormément de temps d’anticipation pour avoir le bon nombre de wagons au bon moment. Donc là toute la logistique est désorganisée. Et puis mobiliser des centaines de camions dan l’urgence, c’est perdre au minimum 10 euros par tonne, alors que la tonne nous ne la vendons déjà que 140 euros ».

 

L’AGPB et France Export Céréales, eux, s’alarment qu’ « après les difficultés récentes du fret fluvial liées aux niveaux élevés des cours d’eau, le fret ferroviaire connaisse à son tour des perturbations en raison des mouvements de grève de la SNCF programmés d’avril à juin 2018 ». Selon l’association, la filière commençait à peine à se remettre de très mauvaises récoltes en 2016, et la grève ferroviaire ruine les espoirs d’une année 2018 enfin meilleure « pour la filière et pour les producteurs, d’autant que ce sont les organismes stockeurs et donc les producteurs les plus enclavés qui en souffrent plus directement, comme les régions du Centre Val de Loire, ou la Bourgogne. Ces difficultés d’alimentation des silos d’exportation ou des sites industriels ont été anticipées pour partie, voire résolues par un report sur les transports routiers, mais (…) toute la logistique prévue pour alimenter des trains complets de plus de 1000 tonnes doit se réadapter rapidement chez les organismes stockeurs pour remplir des camions ré affrétés en urgence. (…) Par ailleurs, le report sur le transport routier quand il est disponible occasionne des surcoûts de transports pouvant s’élever de 4 à 25 €/t selon les distances ».

 

Le fret ferroviaire est le mode de transport d’un industriel de l’amidon sur deux en France, comme ADM, Tereos, Roquette ou Cargill, ce qui impacte indirectement toute l’industrie cosmétique, pharmaceutique…. mais le fret est aussi utilisé par 40% des exportateurs qui acheminent vers les ports, et de très nombreuses entreprises dédiées à l’alimentation animale. Des industriels qui produisent généralement en 3X8, avec des usines qui tournent jour et nuit, et qui risquent à la fois des problèmes de sur stockage et des risques de devoir carrément arrêter leur activité et se mettre au chômage technique, en attendant que les choses s’améliorent : « le problème du fret ferroviaire, c’est qu’il est organisé de manière très rigoureuse et ne peut pas se pratiquer n’importe quand ni n’importe comment, le transport de voyageurs primant toujours sur le transport de marchandises », explique l’USIPA, L’Union des Syndicats des Industries des Produits Amylacés et de leurs dérivés. « En clair, nous avons ce que l’on appelle des sillons, c’est-à-dire des droits de trafic,  pour certains créneaux très précis. Si la grève nous fait perdre un sillon, nous sommes parfois obligés d’attendre longtemps avant de le récupérer, et si des rames ont été chargées mais qu’elles n’ont pas pu circuler à cause de la grève SNCF, la marchandise est généralement perdue quand on récupère la possibilité de faire circuler la rame. Ce que peu de gens savent aussi, c’est que les opérateurs de fret privés qui sont eux aussi pénalisés par la grève des aiguilleurs de la SNCF, reportent sur leurs clients le fait de ne pas pouvoir faire transiter des céréales, et leur demandent de s’acquitter de pénalités. Donc une sorte de double peine, puisqu’il faut payer le fait de ne pas pouvoir utiliser le fret ferroviaire et payer les surcoûts liés au report de l’activité sur le fret fluvial ou le transport routier ».

 

Enfin, le réseau Coop agricoles de France estime dommage que la grève SNCF pénalise en premier lieu des entreprises qui privilégient ce mode de transport écologique qu’est le fret ferroviaire, et qu’elles ont même contribué à sauver certaines parties du réseau, en s’engageant à des flux minimum tout au long de l’année pour justifier la continuité d’exploitation des trains. « Malheureusement chaque train annulé remet en cause l’équilibre économique trouvé pour le maintien des lignes ferroviaires sur l’ensemble du territoire », indique le réseau Coop dans un communiqué de presse. « Il est dommageable que ces choix stratégiques vertueux se retournent aujourd’hui contre les entreprises… Selon les régions, 60 à 70% des trains sont annulés (depuis un mois, ndlr), nos coopératives doivent faire face à une forte désorganisation mais également à des conséquences économiques lourdes : risques de pénurie,  annulation ou report de contrats commerciaux par les clients, perte de confiance et de crédibilité auprès des clients à l’international, surcoûts liés au report partiel sur le transport routier ou fluvial, risque de saturation des capacités de stockage avec les nouvelles récoltes… ».

 

 

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